Extraits:

Chapitre 3: En Somalie

Certains de ces malheureux sont de véritables cadavres ambulants. Les prendre sous les bras pour les hisser dans la balance, quel que soit l'amour que l'on éprouve pour eux, vous fait comprendre en quelques secondes l'horreur de la réalité, l'horreur de leur réalité. Ce que j'ai devant moi, c'est beaucoup plus de la mort que de la vie. Qu'ont-ils fait pour que nous les hommes, nous les ayons oubliés à ce point? Ils portent quelques guenilles, poussiéreuses et sèches par endroits, humides et souillées de leurs diarrhées à d'autres. Leurs grands yeux restent ouverts. Les mouches y trouvent l'humidité qu'elles cherchent. Leurs mains et leurs bras n'ont ni la force ni l'habitude de les y enlever.

Chapitre 4: Le retour (réanimation pédiatrique)

C'est quand ils meurent qu'ils semblent reprendre le plus une apparence humaine. Les machines sont arrêtées, les alarmes stoppées. Je retire la sonde d'intubation (parfois on met l'extrêmité en culture). Je retire la sonde gastrique (parfois on fait un prélèvement pour mise en culture). Je retire la "nouille", c'est à dire le cathéter central (parfois...). je retire les cathéters périphériques ou les épicrâniennes. Je retire la voie d'abord artérielle. Je retire la surveillance de pression en oxygène, le brassard à tension, les électrodes cardio-vasculaires, la poche à urine, les systèmes de contention pour la tête, pour les mains, pour les pieds... La toilette mortuaire est en cours. A l'aide d'un petit set de toilette, d'eau distillée (quel gachis pour l'économat) ou d'eau du robinet et de savon liquide, je lave l'enfant. Mes gestes se situent entre l'aseptie la plus stricte que je connais parfaitement et qui est devenue inutile (sauf en cas d'infection pour protéger les autres) et des gestes plus communs qui n'ont pas lieu d'être habituellement produits en incubateur. L'eau n'a plus besoin d'être tiéde, mes gestes n'ont plus besoin d'être aussi attentionnés... Et pourtant, je redouble de tendresse et de douceur. Ai-je bien compris que cet enfant est mort? Est-ce que je dois essayer de comprendre que pour ses parents, c'est une partie de l'univers qui bascule? Ai-je bien tout fait depuis le début, sans l'ombre d'une erreur? C'est maintenant que je l'ai débarrassé de toute la "technique" et que je l'ai lavé une dernière fois, qu'il ressemble le plus à un petit bébé. J'ai envie de te prendre contre moi, de te serrer, te réchauffer...

Chapitre 11: Je ne suis pas une monitrice, je suis un formateur

Etudiants en soins infirmiers, sans démagogie aucune, je vous félicite de la voie que vous avez choisie. C'est une phrase banale, mais je crois qu'on ne vous le dit pas assez, nous les anciens. J'ai voulu changer la formation en soins infirmiers, en tout cas j'essaye d'en changer quelques petits morceaux pour qu'il vous soit impossible de passer par le même chemin que moi. On ne peut pas être formé comme je l'ai été (il y a 30 ans), presque uniquement à la technique et à la vitesse, sans se prendre, sans technique mais à grande vitesse, ce fameux cahier noir en pleine figure...

Jeunes gens, pour moi l'unique interrogation est celle-ci (même s'il y a plusieurs questions): quels sont les soins infirmiers que je veux mettre en oeuvre? Quelle est la nature du soin qui m'anime? Quel est le type de soin que je veux construire? Et pour qui? Ce qui revient à se poser la question fondamentale: qui suis-je? Car l'autre n'est qu'un autre moi-même. C'est de la conception que l'on a de l'homme et de la vie que dépend directement la conception que l'on a du soin.

Quand vous aurez répondu à cette interrogation, vous verrez que le soin infirmier devient un support à votre réponse. Et que c'est extraordinaire! 

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