Appel à témoignages:

Si vous êtes infirmier(e), aide-soignant(e), agent des services hospitaliers,  kinésithérapeute, assistante sociale, cadre de santé... bref acteur paramédical de santé, dans le secteur public, privé ou libéral, vous avez forcément vécu des moments professionnels exceptionnels. Ce ne sont pas les mêmes que ceux décrits dans "Etre infirmier aujourd'hui", mais je suis certain qu'ils méritent tout autant d'être partagés.

Je souhaite que vous osiez les partager avec moi comme j'ai osé le faire avec vous. Il vous suffit de cliquer maintenant sur infirmier.philippe@wanadoo.fr et de vous autoriser à raconter ce qui est si merveilleux, mais aussi parfois si dur, dans notre profession, ce qui est ou ce qui a été votre "intimité du soin".

Je prendrai le temps de vous lire et de vous répondre.

Enfin, nous verrons ensemble, si vous le souhaitez -et seulement si vous le souhaitez-, comment faire apparaitre dans la rubrique "Témoignages", en tout ou partie, de façon anonyme ou non, avec relecture ou sans, ce que vous m'aurez confié, dans un premier temps à titre strictement personnel.

C'est ainsi que nous pourrons contruire ensemble une facette de la mémoire collective de la profession d'infirmière et participer à mieux accompagner celles et ceux qui vivent les soins au quotidien ou qui s'y destinent.

Nous appelerons ensemble cette rubrique de témoignages:

"Quelques soins sans frontières"

Le 18 juillet 2006

... J'aime transmettre, parler avec passion et conviction de mon quotidien et de mon engagement. Je me bats pour que l'on parle au patient dès son arrivée dans le bloc et non pas qu'on l'ignore en parlant de son week-end!...
Et pourtant, quelle hypocrisie de ma part! J'ai fui mon service d'hémato après avoir travaillé en pleine génération SIDA. Les patients exclus de leur famille, les promesses d'aller à leur enterrement, leur souffrance, des patients qui ressemblaient à tes petits africains (la trithérapie n'était pas encore arrivée en France), les regards, les mains tendues et toute l'injustice de ces jeunes balayés par une telle maladie. Je ne voulais plus m'impliquer, ni connaïtre leur vie, ni leur mort.
C'est peut-être parce qu'à la même période j'ai soigné à la maison mon père durant 3 années avec ma mère et mon mari. Il ne voulait pas mettre les pieds à l'hôpital, alors c'est l'hôpital qui est venu à lui. Je l'ai perfusé, fait de la prévention, préparé tous les jours ses nombreux médicaments et repas et menti pour lui faire croire qu'on allait trouver un médicament contre le SIDA. D'habitude, on perd son papa dans un accident ou par un cancer et bien nous, dans la famille, on cultive l'originalité. C'était un homme formidable, frappé par le destin et qui avait un amour infini pour sa fille. Puis un jour, il a commencé à décliner et on avait fait un pacte d'amour entre lui, ma mère et moi... Alors on l'a accompagné jusqu'à la fin, comme il le demandait, à la maison, dans son lit... en l'entourant d'amour. Alors moi, la mort ne me fait pas peur. Je sais qu'elle est une étape de la vie. Mais il est dur de transmettre et d'accepter de créer des rites funéraires dans une société comme la nôtre!
Voilà, je te livre, à mon tour, un morceau de ma vie, toi qui avec tes mots et tes maux m'as livré, à travers ton livre, ta vie.

Une infirmière

Le 21 mars 2007

Je pianote sur mon clavier avec élan pour vous raconter cet épisode de ma vie professionnelle qui a été le déclencheur d’un processus de reconversion. Il a été comme une rencontre qui change la destinée d’une vie. Merci à celui qui m’a poussé à le faire. C’était un besoin insatisfait jusqu’à ce jour. Me voilà nourrie.
J’étais infirmière en mission d’intérim dans un hôpital psychiatrique parisien au sein d’un service et avec une équipe que je commençais à bien connaître. De fait, j’arrivais à 14h de l’après-midi alors que mes collègues en poste fixe arrivaient à 13h, et les informations principales étaient déjà transmises quand je prenais mon poste. Cependant, il y en avait une, ce jour là, qui avait dû passer à l’as, car à 14h30, l’un de mes collègues, me dit, rapidement, entre 2 portes, qu’il avait donné ce matin, vers 8h, de la méthadone (80 mg) à un patient à qui elle n’était pas destinée (Encore une histoire de destinée !). La prescription médicale était de surveiller ce patient toutes les 2 heures, et d’évaluer ses paramètres vitaux. À 13h, mon collègue était allé voir ce patient. Il avait 11 de tension artérielle. J’y suis donc allé, à mon tour, à 15h pétante. Le patient était en chambre d’isolement, porte fermée à clé, et je l’ai trouvé en forte détresse respiratoire, froid, et les lèvres bleues… J’alerte immédiatement mes collègues, dont une qui passait devant la porte de la chambre à ce moment-là. Elle fait le même constat que moi et s’inquiète. À nous deux, nous prévenons nos collègues et la surveillante, à qui j’exprime la nécessité d’appeler le SAMU. Transmissions faites, je sors le chariot d’urgence ; mes collègues et des élèves infirmières me rejoignent et m’aident activement, bien que tous affolés et inexpérimentés dans une telle situation. Pendant ce temps, les médecins appellent le SAMU (je passe sur les difficultés téléphoniques). Le SAMU arrive, du Narcan est posé et il est mis sous seringue auto pouceuse. Dans la foulée, le patient est transféré à l’hôpital du Val de Grâce pour suivi de traitement par Narcan. L’évolution est positive et, « revenu à la vie », le patient nous dit plusieurs fois merci.
À la suite de cet événement, j’ai eu tout simplement envie de crier à mes collègues de ne pas badiner avec les transmissions orales : c’est vital !
Quelques jours après, la surveillante du service m’a appelé directement sur mon portable. C’est ce qu’elle faisait quand elle avait besoin de personnel, bien que mon réel employeur soit ma boîte d’intérim. Je n’ai pu assumer ma mission d’infirmière ce jour-là, car le poids de la responsabilité était trop lourd et j’avais l’impression d’être considérée comme le sauveur du service. Cette confiance me touchait, mais aussi m’accablait. La charge était vraiment trop grosse.
C’est cet événement-là qui m’a fait prendre conscience de cette énorme mission qui est la nôtre et de cette peur qui -je crois- nous habite tous. Cette peur de faire une erreur fatale. Je me sentais déjà dans une période de réflexion intense quant à la poursuite mon métier et cet épisode de la Méthadone a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il faudrait éviter d’en arriver là, éviter d’arriver à ce stade de non-retour. Sinon, je crains que les services ne se vident. Or, ce n’est pas mon souhait.
Personnellement, je ne crois pas que je pourrais revenir un jour dans les services hospitaliers avec une blouse blanche, mais j’essaierai de nouveau d’y aller avec une casquette de formatrice pour tenter de transformer la souffrance et le soin en créativité - et non pour formater celle-ci ou celui-là -. Une forte motivation m’anime, encore et toujours, à transmettre l’essentiel de la vie : la connexion à l’autre, la présence.

Claire BAUDIN. 21/03/2007
www.psycho-ressources.com/claire-baudin.html 
 

Le 09 mai 2007

Interview de Françoise

Parcours professionnel : Infirmière de Secteur Psychiatrique 1980 – 1990 : 1 service; Cadre de santé en Secteur Psychiatrique; Cadre supérieur de santé en Secteur Psychiatrique : à ce jour. 

Histoires de soins :

Françoise : Et bien ça va être compliqué, je crois. Parce que je n’ai pas l’impression d’avoir fixé ça quelque part. Donc, c’est assez difficile à raconter… Je ne pourrai pas. Ma carrière est faite comme tout un chacun de rencontres et de moments, mais de là à le détailler et me rappeler un moment très positif ou un très négatif. Je suis un peu embêtée.

Philippe : Peut-être que ce sont les mots très positif ou très négatif qui posent question. C’est pour cela que je parlais tout à l’heure d’un moment important, d’un moment dans lequel tu as fait des choix ou qui a peut-être influencé tes choix futurs. (Long silence).

Comme je ne suis pas rompu à ce type d’entretien. Ce n’est pas que je ne sache pas laisser s’installer le silence mais j’essaie, moi aussi, de me projeter peut-être à tord dans un moment infirmier. J’imagine ou je ré imagine des moments de réanimation parce que c’est le job que j’ai fait. Si je me projetai vers la psychiatrie je parlerai peut-être, comme tu le disais tout à l’heure, d’un patient que tu as identifié comme s’améliorant beaucoup.

Françoise : Il y a un exemple qui me revient en tête et qui n’est pas du tout ce patient là. C’était dans une unité ouverte, là où je travaillais avec un certain nombre de collègues et on avait reçu une dame qui était très dépendante, une dame d’un certain âge, qui était en fauteuil roulant. Elle avait ce handicap quand elle est arrivée. Et avec une de mes collègues on a entrepris de s’occuper de cette dame de façon intensive, je dirai, plus intensive par rapport à d’autres. C’était une unité qui n’était pas très difficile. On s’est attelé, si je peux dire à cette tâche là, jusqu’à obtenir le résultat que cette dame est repartie sur ses deux jambes, debout, chez elle. Alors que, quand elle est arrivée dans ce service, c’était tout à fait inenvisageable. Et on l’a fait un peu - pas envers et contre tous parce que ce n’était pas tout à fait ça - mais avec notre seule énergie contre des gens qui imaginaient que ce n’était même pas pensable. Et ça, c’est aussi un souvenir positif que je garde de ma période d’infirmière. C’est un des souvenirs les plus intéressants sûrement. « Narcissiquement », c’était intéressant d’avoir réussi à avancer dans cette prise en charge.

Philippe : Une dame âgée qui arrive en psychiatrie et qui aurait pu ne pas arriver en psychiatrie ou qui relevait de la psychiatrie…

Françoise : Qui relevait de la psychiatrie dans le sens où elle était fort déprimée et qu’elle vivait seule et qu’il y avait des tas de choses dans sa vie… qui l’emmenaient vers un sentiment d’abandon…

Philippe : Et qu’est-ce qui te fait dire que c’était « un peu – beaucoup » seule(s) contre tous ?

Françoise : Mais parce que on a entrepris par exemple de sortir avec ce chariot qui était encombrant… On allait en ville, on allait se promener… On allait faire des choses qu’on n’envisageait pour personne d’autre, si je peux dire ça comme ça. On l’a remise dans la ville nous-même et on est allé dans la ville avec elle, avec ce chariot… avec toutes les… péripéties que cela pouvait susciter et tous les commentaires qu’on avait quand on revenait : Mais vous perdez votre temps, qu’est-ce que vous êtes allées faire là ?

Philippe : Et vous n’étiez que 2 investies dans ce projet… de vie pour cette dame ?

Françoise : Oui.

Philippe : 2 parmi 3, parmi 12?

Françoise : Parmi une équipe qui à cette époque là devait être – je ne sais pas – de 10. Mais à la fois… c’est un peu exagéré quand je dis 2 uniquement investies. Cela a aussi permis que tout le monde s’y accroche un petit peu, parce que quand on a commencé à voir que finalement cette dame allait mieux et qu’elle était sans doute capable de faire autre chose et de se remettre dans une vie sociale intéressante, ça a aussi encouragé les autres à travailler dans le même sens, mais ce n’était pas gagné d’avance. Et je ne sais pas d’ailleurs pourquoi, spécifiquement, à ce moment là, pourquoi cette dame ? Mais bon, c’est arrivé.

Pour revenir au patient de cette chambre d’isolement, il était très très difficile et très délirant. Ce qui était important, c’était de lui apporter une parole qui était la parole de la réalité. Je crois que c’est là aussi que les moments de soins sont importants : Apporter une réalité dans un moment où les choses paraissent totalement délirantes, totalement paranoïaques, emplies de considérations psychotiques. Prendre soin, c’est surtout par la parole – alors que dans l’autre cas, c’était plutôt dans l’action – jusqu’à voir que sa parole finit par rencontrer quelque part dans le cerveau du patient une accroche… une accroche quelconque. Et ça, ça prend beaucoup de soi parce que il faut… Ca demande beaucoup d’énergie aussi. Il y a des patients très difficiles. Mais quand ça fonctionne, c’est aussi très valorisant.

Philippe : Et quand tu dis se raccrocher au concret ou lui donner des informations concrètes ?

Françoise : Il y a « deux réalités ». On lui donne notre réalité : c'est-à-dire aujourd’hui on est lundi, c’est le matin, on va prendre le petit déjeuner, on va discuter un petit peu ensemble. Et ceci, dans un moment de folie totale. Ceci peut aussi permettre de repousser l’agressivité à un deuxième plan. Cela ne s’est pas fait de prime abord. Il est resté si longtemps en isolement. C’est plus compliqué que ça. Mais c’était aussi apporter, petit à petit, à ce patient là, une parole qui n’était pas seulement celle de sa folie.

Philippe : C’est un patient qui est resté longtemps en isolement ?

Françoise : Oui, je dirai 3 mois. Et avec des moments extrêmement difficiles, où il n’a pas vu le jour pendant une quinzaine ou le mois entier. Il était tellement agité. Il avait tout cassé, la porte, le lit, l’intérieur de la chambre, vraiment c’était… terrible. La démarche était aussi de repartir vers lui avec tout ce que l’on savait de son agressivité, de sa violence potentielle…

Philippe : Pas vu le jour, pour que je comprenne mieux, ça veut dire…

Françoise : Ca veut dire que pendant un moment son agitation était tellement grande qu’il a fallu lui donner un traitement pour qu’il soit complètement… pour le coup hors de la réalité … Son agressivité et sa violence prenaient toute la place. Donc il fallait commencer par faire que ce moment là soit plus lointain et que, petit à petit, on reprenne contact avec lui, en dehors de la violence pure. Donc quand je dis « pas vu le jour », c’est que pendant un moment, le seul contact avec lui, c’était appeler du renfort, entrer dans la chambre, faire l’injection, le nourrir, le laver. Et après, c’est tout le chemin important qu’on fait pour petit à petit reprendre contact avec lui avec moins de neuroleptiques, moins de choses comme ça.

Philippe : Qu’est-ce qui fait qu’on appelle du renfort ?

Françoise : Parce que là, son agitation était tellement au-delà de toute contenance qu’il n’y avait pas d’autre choix que celui-là. C’est le seul patient dont je me souvienne comme ça - parce que des patients j’en ai vu beaucoup - mais une telle… un tel moment de folie, d’agitation. Celui là, il est resté marqué pour le coup dans ma mémoire. Et pour revenir à ce que je disais au début, quand je le vois maintenant c’est un moment important.

Philippe : Qu’est-ce qu’on ressent quand on a par exemple une trentaine d’années et que l’on doit entrer dans une chambre d’isolement où il y a un patient comme tu viens de le décrire : extrêmement délirant ? Qu’est-ce qu’on ressent à ce moment là ? Ressent-on quelque chose et si oui… ?

Françoise : Le patient peut être délirant et pas violent. On part du principe qu’il n’est pas violent…

Philippe : On va d’abord parler du principe ou du cas où il n’est pas violent et éventuellement du cas où il est violent. (Petit rire de détente entre Françoise et Philippe).

Françoise : … Qu’est-ce qu’on peut ressentir ? De la compassion quand il n’est pas violent, sûrement, beaucoup. On commence à rechercher je pense ce que l’on va pouvoir raconter, lui dire, et comment rentrer en contact avec lui pour que le minimum d’accroche se fasse. C’est selon le moment et qui est avec vous. Ca dépend, je pense que l’on n’entre pas en contact avec le patient de la même façon selon les gens qui rentrent avec vous dans la chambre. Selon le renfort, selon les gens qui vous accompagnent, selon les gens qui sont là, ça peut être totalement différent. Parce que soit vous… en général quand vous appelez un renfort vous savez bien qui vous appelez, vous savez qui réagit, comment les gens réagissent. En général, il faut savoir ça, ça aide beaucoup après, pour la suite. Donc, il y a des gens en qui vous avez totalement confiance, mais en général en renfort, on ne choisit pas. Il y a quelqu’un qui arrive, vous prenez et vous ouvrez (la porte de la chambre d’isolement) parce que c’est la sécurité qui prime avant tout. Et après, c’est selon les évènements qui se passent et les gens qui sont avec vous. La relation avec le patient peut être totalement changée. On peut avoir un peu plus de compassion, un peu moins de compassion, un peu plus de rapidité ou de lenteur dans l’échange, prendre son temps, ne pas avoir le temps.

Et quand il est agité, la première chose qui vient à l’esprit, c’est comment faire pour ne pas se blesser, pour que le patient ne se blesse pas, pour que l’on puisse quand même lui faire le soin qui est prescrit, sans le mettre en danger et sans se mettre en danger. C’est la première chose. Après, la deuxième chose, c’est le contact - si on peut en avoir un -. Mais on a toujours un contact, même si c’est à minima…

Françoise

Le 08 août 2007

Interview de Ginette

Philippe (P) : En 1970, donc vous intégrez (en psychiatrie) votre premier poste (d’infirmière).
Ginette (G) : En service de soins… J’ai eu la chance de tomber avec un nouveau Médecin Chef qui arrivait, qui était très très ouvert sur toutes les techniques modernes et qui était pour intégrer les jeunes diplômé(e)s alors que jusqu’à présent il y avait les anciennes et les jeunes et on était vraiment à des tâches vraiment subalternes. Parce qu’à l’époque, il n’y avait pas d’ASH, il n’y avait pas d’aides-soignantes, et on faisait tout. On faisait le ménage, on faisait plein de choses comme ça…
Ensuite de 70 à 77, dans ce service là, j’ai fait une expérience très heureuse puisque c’est là qu’a commencé l’ouverture des CMP, des CATTP, des Hôpitaux de jour sur l’extra. On a commencé aussi à libérer les patients, c'est-à-dire qu’ils n’étaient plus en uniforme. Ils avaient des trousseaux personnels et au début, c’est même nous qui avons amené du linge de chez nous et qui avons fait les trousseaux. On a commencé à les sortir sur l’extérieur, les emmener dans les magasins. Donc, c’était très riche comme expérience.
Et je me suis retrouvée à Colin en 77, à l’UMD (Unité pour Malades Difficiles). Par mesure disciplinaire entre guillemets parce que c’était le cas à l’époque. Disons que j’avais un peu de caractère, je ne me laissais pas faire et j’avais horreur des injustices. Et « on m’a prié d’aller faire ça ailleurs » et je me suis retrouvée à Colin. Et je remercie encore la personne qui m’y a envoyée parce que j’ai appris énormément, énormément. Sur le plan humain, sur le plan relationnel, sur l’esprit d’équipe, et sur les soins qu’on pouvait apporter à ces gens là, qui étaient vraiment très particuliers.
Ensuite, j’ai eu malheureusement un arrêt de 10 ans dans ma carrière (85 – 95).
J’ai réintégré l’hôpital en 96 au Service 13. J’ai trouvé beaucoup de changement évidemment au niveau des techniques de soins, du matériel. Quand à la pratique, elle était toujours la même, elle n’avait pas changé. Je connaissais bien les appartements communautaires, les CATTP, les CMP, les hôpitaux de jours…
P : Là vous étiez en intra aussi ?
G : J’étais en intra aussi et je m’occupais des appartements communautaires. Il y avait un très bon travail en équipe avec le Médecin Chef et les Médecins du service. Vraiment une très bonne équipe. Je faisais fonction de cadre. Je remplaçais le cadre en son absence et quand il est parti complètement, je l’ai remplacé pendant 2 ans. Et puis, j’ai été nommée par ancienneté, comme cela se faisait encore à l’époque. Je n’ai pas fait l’Ecole des cadres.
Et en 2000, j’ai été nommée comme Cadre au Service 10. Et je suis arrivée donc sur l’extra hospitalier Clamart, puisque le poste était à pourvoir sur le CMP.
P : D’accord. C’est là que quelques temps après nous nous rencontrons et que petit à petit, vous regroupez sauf erreur de ma part sur vos épaules, le CMP, le CATTP, puis l’Hôpital de Jour et bien sûr l’Appartement communautaire.
Est-ce que vous souhaitez que l’on prenne un petit temps ou non sur les moments de formation qui ont étayé vos soins infirmiers ? Rien de particulier?
G : Rien de particulier, non. Parce que au niveau de faisant fonction cadre, par exemple, j’ai été très bien formée par le Cadre qui était vraiment de quelqu’un de très bien et qui m’a appris tout sur cette profession. Tout ce qui était administratif, tout ce qui était juridique. Et puis, le relationnel, moi, je l’avais déjà. Toute modestie mise à part, le relationnel, je l’avais…
P : D’accord. Donc, Ginette, je vous propose, après cette meilleure compréhension de votre parcours, de passer à ce que j’essaye de trouver ou de chercher. Chaque question que je vous poserai est totalement ouverte et de toute manière les petits « oui – non » que je cocherai seront largement repris par… vos commentaires…
J’aimerai savoir si dans votre vie aujourd’hui, il existe ce que j’appelle des moments de soins, des histoires de soins, des relations aux patients passées, relations professionnelles, qui vous reviennent en mémoire et dans un deuxième temps, je rajouterai, qui vous reviennent éventuellement en mémoire de façon récurrente ? Ma question devrait être divisée en 2. Est-ce qu’il y a des moments de soins qui vous reviennent en mémoire ?
G : Bien sûr. On ne peut pas faire toute une carrière sans…
P : Et est-ce qu’il y a certains moments de soins qui vous reviennent en mémoire de façon récurrente ? Après à vous - ou à chacun d’entre nous - de définir qu’est-ce que c’est que « récurrent » ?
G : Récurrent, c’est presque une obsession, en fait. Tout dernièrement oui : un, que j’ai réussi quant même à… Parce qu’il est malheureux bien sûr ; parce que sinon, quand il est heureux, on n’a pas à se poser de questions. On est satisfait, on est content, on ne les discute pas. On se sent satisfait. Celui-là, moi je le considère comme malheureux, après en avoir parlé avec le Docteur…, le Médecin responsable du … Il me dit que pas du tout, lui ne voit pas les choses comme moi. Moi sur le plan humain, c’est comme ça que je le vis. Et, oui, cela a été récurrent. Ca ne l’est plus. Mais, oui, ça a été récurrent.
P : D’accord, pendant un moment, ça a été récurrent.
G : Oui.
P : … On essaiera de rentrer dans ce moment là, au moment où vous le souhaiterez. Et moi, peut-être que quelques questions vont éclairer ce moment dont nous allons parler. Si oui, puisque vous me répondez oui, ces réminiscences de moments de soins, d’histoires de soins, de relation au patient font suite à un souvenir récent (dans ce cas, ce serait une association d’idée qui vous fait arriver à ce souvenir) ? Ou est-ce un moment que vous cherchez de vous vers vous si j’ose dire ? C'est-à-dire que dans un moment où vous pensez à rien, je le recherche et je le ressasse ? Ou est-ce que c’est un moment de réminiscence qui s’impose à vous ? C'est-à-dire que vous êtes en train de conduire votre voiture, je n’en sais rien et boum, ça arrive ? Ca reste et ça se développe. Ou un mixte de tout cela ?
G : C’est plus dans le deuxième et le troisième cas de figure.
P : C’est plus dans: Vous êtes en train de réfléchir et vous allez vers le sujet et vous le recreusez vous-même ou il s’impose à vous, il est là, et en fait, il défile.
G : Oui… Les deux cas de figures.
P : Ca, c’est extrêmement clair… Je peux donc aussi cocher la case « les 2 »… presque sans vous demander…
Globalement, vous estimez que ces temps de réminiscence sont plutôt : très beaux et très positifs ; beaux et positifs ; neutres ; difficiles ou durs ; très difficiles ou très durs ; et pour corser le tout j’ai essayé d’aller vers souvent ; parfois ; jamais. Parce que s’il y a différents moments, certains peuvent être beaux et récurrents peu souvent ; d’autres peuvent être douloureux et récurrents très souvent. Donc c’est pour cela que j’ai essayé de faire extrêmement large, mais toutes les réponses sont possibles : Il peut y avoir des très beaux et des très durs et qui peuvent être souvent ou parfois.
G : Je vais faire une réponse de Normand : Des très beaux, il y en a eu beaucoup et Dieu merci dans ma carrière, ce qui m’a beaucoup aidé. Là, ce dont j’aimerai parler c’est d’un qui a été plutôt douloureux. Donc, le dernier en date, en fait, qui me revient souvent en mémoire ; auquel je pense souvent parce qu’il est plus récent, certainement. Les autres, j’ai eu le temps d’étudier, j’ai eu le temps de me trouver une explication. Le temps a fait les choses. Le temps a apaisé les choses. Celui-ci, pas encore…
P : D’accord. J’avais aussi comme deuxième question au lieu de dur, positif etc. j’avais aussi la notion très agréables vers très douloureux. Donc, on serait plutôt pour celui-ci dans très douloureux. Et cette réminiscence, elle est souvent, elle est parfois ?
G : Elle est parfois. Elle a été évidemment souvent au début. Et elle devient parfois.
P : D’accord, je ne vais pas trop attendre pour rentrer dans le sujet, mais, c’est encore bien sûr un peu plus indiscret. Il arrive que une ou des réminiscences de moments de soins, d’histoires de soins, de relation aux patients soient d’un très haut niveau émotionnel ou non ?
G : Il l’a été.
P : Il l’a été. Donc, je peux cocher un oui dans il l’a été. Et puis, parce que les portes s’ouvrent automatiquement. Si oui, l’émotion produite par cette réminiscence peut vous emmener jusqu’à des pleurs ?
G : Non, non.
P : Donc, je ne vais pas vers si oui, des pleurs de joie, des pleurs de tristesse… souvent, jamais etc.
G : C’était plutôt une auto- critique dans ma façon de travailler, quelque chose qu’il m’a semblé que j’avais raté, que je n’aurai pas du faire. C’est surtout dans ce sens là. Ce n’est pas…
P : Je ne vais pas aller plus loin dans les petites questions et si vous en êtes d’accord, j’aimerai bien que vous acceptiez de me confier ce moment.
G : Oui, bien sûr, sans problème.
P : Je suis tout oui.
G : C’était une patiente que nous avions en charge, je dis nous parce que j’allais la visiter.
P : C’était il y a ?
G : Il y a : la première canicule ? En quelle année ?
P : 1976.
G : Non, beaucoup plus tard que ça, j’étais déjà au CMP. Et je suis arrivée en 2000.
P : On gardera la première canicule et puis on va dire 2004 (En fait, c’était 2003).
G : Donc, une infirmière avait en charge cette patiente, en VAD, qui n’était pas une patient cataloguée psy. C’est une personne âgée puisqu’elle avait 88 ans, en superforme sur le plan intellectuel. Sur le plan physique, quelqu’un qui avait perdu et son père et son mari pour qui elle vivait pleinement. D’un certain milieu intellectuel, musicienne, pareil pour le mari. Le papa était dans l’armée, colonel. C’est une dame avec qui on avait certaines relations et qui plus est était originaire du Nord. Donc qui crée des liens, puisque moi je suis originaire de Calais. Quelqu’un que je trouvais très volubile, très drôle, beaucoup d’esprit et qui par moment pouvait se mettre à chanter comme ça, sans rien avoir de psy. Quelqu’un de très gai. Une personne gaie, qui pourtant est arrivée chez nous par un signalement d’un médecin généraliste la trouvant dépressive. Elle vivait seule. Elle était isolée. En fait, c’est quelqu’un qui manquait de compagnie, qui était très catholique pratiquante. Qui trouvait dans ses fréquentations au niveau de l’église un cercle d’amis, mais finalement tout catholique et tout pratiquant qu’ils étaient, chacun restait chez soi. En dehors de l’église, en dehors de certaines réunions catho, on ne l’invitait pas. A part les repas tous en communs, elle n’allait pas chez les uns ou chez les autres sur invitation. Elle était vraiment seule. Et donc, un jour cette infirmière me dit : Voilà, je vais … je ne sais pas si on peux la nommer ?
P : De toute manière on la rendra anonyme.
G : … Donc, je comprends que pour elle c’était lourd. Mais ce que j’ai compris après, c’est que c’était lourd aussi pour la patiente. Ce mot me déplait un peu patiente, mais je ne peux pas non plus l’appeler une amie. Donc un jour où elle était venue consulter le Docteur A., qui était une femme, elle me croise dans le couloir, on discute un petit peu. Elle avait une certaine éducation, une certaine façon de se présenter et apparemment, je lui ai fait « bonne » impression ; donc elle a tout de suite été attirée, par mon âge déjà, par cette façon de me présenter et elle a demandé au Docteur A. qui j’étais et si elle pouvait me parler, si elle pouvait venir me voir ou si je pouvais venir la voir. Ce qui rejoignait la demande de l’infirmière, pour qui, à elle seule, c’était lourd. Je suis donc allée chez cette dame et on a tout de suite sympathisé. On a créé un climat de confiance. Elle me racontait tous ces déboires de famille, ses problèmes : elle avait été opérée d’un rein, elle était cardiaque, elle avait un suivi sur le plan somatique très pointu. Et toujours seule, toujours seule, elle ne parlait que de sa solitude, en fait. Et quand on y allait, c’était une autre personne, elle parlait du bon temps, quand elle était en famille. Elle avait encore des cousins dans le Nord. Chacun se réunissait… Quand ils partaient en vacances ensemble. Elle m’a révélé toute sa vie en fin de compte et puis arrive un moment où elle ne se nourrissait plus. J’étais partie trois semaines en vacances, et après ma charge de travail a fait que j’ai sauté pendant les vacances quelques moments où je devais aller la voir ; mais je l’appelais. Je l’appelais régulièrement au téléphone où elle me faisait part de sa tristesse, de son isolement, de tout ça et quand je l’ai revue au bout d’un mois, je l’ai trouvée très affaiblie sur le plan physique, très amaigrie et je me suis mis en rapport avec son médecin généraliste qui m’a dit qu’elle aussi l’avait trouvée très faible et qu’elle envisageait une hospitalisation.
Quand on a parlé d’hospitalisation, immédiatement, elle a eu très peur de la psy. On lui a expliqué que ce n’était pas du tout de la psy et on envisageait, avec l’infirmière, puisqu’elle nous disait toujours que c’était très dur de rester seule dans cette maison qui lui rappelait des souvenirs, de l’orienter dans une maison de retraite un peu sélecte entre guillemets. Elle lui aurait convenu parfaitement (par rapport aux gens qui étaient dans cette maison de retraite et avec qui elle aurait pu avoir des affinités intellectuelles). Donc, on l’a même emmenée visiter. A un moment donné son médecin l’avait envoyée en maison de convalescence, pour entre guillemets se refaire une santé. On est allée la voir, ce n’était pas très loin, je l’avais trouvée nettement mieux. Et de retour à son domicile, elle rechute sur le plan dépressif et comme elle avait toujours eu de bons contacts avec le Docteur A. qui n’était plus chez nous mais qui était dans une clinique privée, je lui ai demandé si elle voulait que l’on prenne contact avec elle ; elle m’a dit oui je veux bien mais si on peut m’accompagner en consultation mais pas d’hospitalisation. Donc on prend contact avec le Docteur A. J’en parle aussi au Docteur G. puisque ça sortait de notre structure. Il me dit d’accord, vous continuez votre prise en charge, allez-y, pas de problème. Donc on y va, et là évidemment, bien que ce soit hyper chic, c’était (quant même) de la psychiatrie. Elle a été très choquée. C’est comme si je l’avais trahie. Elle me l’a dit d’ailleurs : vous m’avez trahie.
P : Ce n’était pas en consultation, c’était en hospitalisation ?
G : Non, non, en consultation et cette consultation débouchait sur une hospitalisation. C’était ce que lui proposait le Docteur A. Elle me dit non – non – non- non, d’ailleurs je n’ai pas ma valise. Tout ça, on lui dit : ce n’est pas un problème, on peut vous aider, protéger votre maison, faire tout ça, on viendra vous voir…On fera… Et arrivé… Sur le chemin du retour, elle me dit : « Mais vous m’avez trahie, vous m’avez tendue un piège… » Mais ce n’était pas du tout parano. Ce n’est pas du tout une personne parano. Donc je lui ai dit pas du tout, mais qu’est-ce que vous racontez là, jamais je ne permettrai ce genre de chose. J’ai répondu à votre demande, vous vouliez consulter le Docteur A. J’ai essayé de me justifier et puis je me suis dit « j’arrête là, je la laisser réfléchir et je l’appelle demain matin ». Donc on l’a aidée, on lui a préparé son repas et on l’a laissée. Elle n’était pas sereine du tout, moi non plus d’ailleurs et puis sur le chemin du retour, j’en discute avec l’infirmière qui elle n’avait pas du tout mesuré la chose comme ça. Pour elle, elle était un peu en colère, mais « demain ça passera ». Et le lendemain, quand je l’ai appelée, vers midi, elle me dit : « Vraiment je suis très touchée, vous m’avez fait beaucoup de mal. Vous vouliez vous débarrasser de moi ». Enfin, je l’ai laissée parler. Je ne suis pas du tout intervenue. Et je lui ai dit : « Je crois que ce n’est pas encore le moment qu’on se parle. Réfléchissez à tout ce que vous venez de me dire, réfléchissez à tout ce que l’on a fait ensemble avant et faites la comparaison. Si vraiment je vous voulais du mal… ». Et j’appelle une voisine qui était souvent présente et je lui explique. Elle me dit « Ah mon Dieu, bien sûr que je vous connais. Je ne vous ai jamais vu, mais elle me parle beaucoup de vous. Mais, je ne sais ce qui s’est passé, je ne comprends pas, je n’arrive pas à la raisonner. Elle le vivait comme une trahison… ». Et on était en pleine canicule et elle ne mangeait plus, elle ne buvait plus et là les voisins l’on fait hospitaliser à (l’hôpital) B. et je me suis posée la question (de) si j’allais la voir parce que je n’avais pas réussi à discuter avec elle, à éclaircir la situation dans laquelle elle se mettait et dans laquelle elle me mettait. Je me sentais obliger de me justifier et elle n’entendait rien ou elle ne voulait pas entendre, en fait. J’ai compris après, que l’on est très touchée par les gens à qui l’on donne de la sympathie, quand on se sent trahi en fait. Et donc je n’ai pas réussi à la voir à (l’hôpital) B. et j’ai appris qu’elle était décédée. Voilà. Et ce qui m’a beaucoup touchée, c’est de ne pas avoir pu régler ce problème la avec elle. Voilà… (Larmes de G…)
P : Je vais…
G : Oui. Donc, vous voyez, je vous avais dit que je n’avais pas pleuré (et c’est vrai), mais aujourd’hui, je pleure.
P : C’est votre droit.
G : Donc, à aucun moment, je n’avais eu ce moment d’émotion, mais plutôt, je me suis interrogée sur un manque de professionnalisme de ma part. Est-ce que j’avais raté quelque chose ? Est-ce que… c’est pour cela que j’ai eu besoin d’en parler au Docteur G. qui lui m’a dit je vous connais, je connais votre façon de travailler, je pense que la personne a compris qu’il n’y avait pas d’autre solution et comme la décision était difficile pour elle (de prendre cette décision), la situation était difficile pour elle, elle n’arrivait pas à prendre la décision. Il fallait que quelqu’un d’autre la prenne, en l’occurrence, moi… pas seule bien sûr puisqu’il y avait le Docteur A. Et en fait c’est sur moi qu’elle reposait ces problèmes, cette difficulté, et elle se sentait soulagée en m’accusant, en disant « c’est vous qui avez fait les choses » sans vouloir reconnaître… parce qu’elle disait aussi parfois : si je pars d’ici, je ne reviendrai pas. Voilà, c’est ça qui m’a beaucoup touchée, en fait après coup, quand j’ai repensé à cette phrase. Elle voulait dire… Elle ne pensait pas à la mort. A ce moment là, elle n’y pensait pas du tout. Ce n’est pas quelqu’un qui pensait à la mort. Je dirai même que la mort pour elle c’était : je vais rejoindre mon mari et mon père. C’était quelqu’un de très pratiquant, donc ce n’était pas difficile. Ce n’était pas un moment qui l’angoissait la mort. C’était surtout : laisser les choses… Elles avaient de beaux meubles, elle avait de beaux objets, elle avait son piano qui était très important pour elle. Et c’était de laisser tout ça. La question n’était pas : Qu’est-ce qu’il y a après ? Qu’est-ce que je vais retrouver de l’autre côté ? Pour elle, elle le savait… C’était aussi se défaire des choses auxquelles elle tenait, parce qu’elle n’avait pas eu d’enfant, parce qu’elle n’avait plus de famille. Parce que c’était ça qui lui était cher. Et quand elle disait je ne reviendrai pas, c’est parce qu’elle sentait son problème somatique s’aggraver. Comme elle était cardiaque, qu’elle avait qu’un seul rein, comme elle était dénutrie, comme elle était déshydratée… Je pense que c’était une femme intelligente, et qu’elle sentait que quelque chose, là, se préparait. Et en même temps elle savait qu’elle ne pouvait plus vivre seule dans cette maison où il y avait un étage, où tout était défectueux : la plomberie… plein de choses comme ça… le chauffage. Elle avait affaire à des gens qui essayaient de la voler parce que c’était une personne seule, parce que voilà… Et elle sentait que la sécurité aurait été qu’elle aille en maison de retraite, mais elle n’arrivait pas à prendre la décision toute seule. C’était très très dur. Et elle s’est dit même si je passe par le biais d’une hospitalisation, je sais que je finirai dans une maison de retraite. Mais elle n’arrivait pas à prendre cette décision et elle, elle a cru que nous nous la prenions pour elle, ce qui était vrai d’ailleurs. Ce qui était vrai. On avait essayé de préparer cela avant sans qu’il y ait le problème somatique, dans la sérénité, mais à chaque fois, elle disait : c’est très beau, j’ai visité, c’est bien mais j’attends encore, je suis encore bien chez moi. Donc on n’a jamais poussé. Ce qui nous a fait accélérer les choses, c’est son problème sur le plan physique. C’est ça qui nous a fait accélérer. Et c’est cette dernière phrase qui me reste en mémoire : « Vous m’avez trahie ». C’est comme si elle m’avait dit : C’est vous qui m’avez tué. De m’emmener la dedans. Parce qu’après quand j’ai eu le personnel de (l’hôpital) B., on m’a dit froidement : « …Mais c’est une personne qui se laissait mourir… ». Qui s’est laissée mourir alors qu’elle était très combative, très combative. Donc, c’est tout ça, je pense, qui m’a touchée… Donc je n’ai pleuré à ce moment là comme je le disais. J’ai cherché une explication… quoi… voilà… (Pleure)
P : Et donc, premièrement merci. Deuxièmement, cette explication, c’est aussi avec l’aide d’un médecin psychiatre, le Docteur G. que vous l’avez trouvée… ?
G : Oui…
P : Il vous a conseillée, il vous a confortée, il vous a aiguillée ?
G : Oui, c’est quelqu’un en qui j’ai confiance sur le plan professionnel. C’est quelqu’un chez qui j’ai apprécié tout de suite son humanité par rapport au patient. C’est quelqu’un qui ne compte pas son temps. C’est quelqu’un qui même s’il est débordé va recevoir une personne en difficulté. Sous des apparences parfois un peu froides, j’ai senti tout de suite chez ce médecin quelqu’un sur qui on peut compter dans les moments difficiles. Même si parfois, il est débordé, fatigué, il a un moment d’humeur, mais il vient, il fait, il répond à notre demande. Donc, je savais que je pouvais me confier à lui et qu’il trouverait les mots pour me rassurer, pour m’expliquer. Donc, lui, il a été très étonné d’ailleurs parce qu’il m’a dit : je ne comprends pas pourquoi vous vous posez ce genre de question, vraiment. Vous avez fait ce qu’il fallait. Effectivement, les mots vous ont touchée, mais vous n’avez absolument rien à vous reprocher. Ce n’est pas pour rien qu’on vous a confié cette personne. On sentait que ce qu’elle attendait de vous, ce que vous alliez lui apporter. Mais c’est quant même difficile quand on a instauré un climat de confiance de penser que la personne est partie avec cette idée là. Et que l’on n’a pas pu éclaircir cette situation, j’ai même envie de dire de me justifier… sur le plan humain, pas sur le plan professionnel… (Silence)
P : Quand vous me dites que tout cela tourne autour de la 1ère canicule, c’est il y a 4 ans environ. C’est le début de votre rencontre avec cette personne ou c’est déjà le moment que vous décrivez où elle va aller vers (l’hôpital) B. etc. ?
G : C’est le moment où elle va aller vers (l’hôpital) B. puisque je l’ai connue 2 ans auparavant. Je l’ai connue en 2002. (Silence). J’ai envie de dire que nos visites n’avaient rien de professionnel. C’était presque… il n’y avait pas le thé et les petits gâteaux, mais c’était plutôt dans ce sens là, voyez ? Dans le sens amical. Il n’y avait rien de professionnel. Cette femme n’a jamais été… Je ne la trouve même pas dépressive pour tout vous dire. Je ne la trouvais pas dépressive. Mais je pense que les propos qu’elle tenait à son médecin généraliste ont du faire penser au médecin généraliste qu’elle était dépressive. On s’est rendu compte après avec C., l’infirmière, qu’elle était beaucoup plus entourée qu’elle ne le disait et qu’elle faisait beaucoup plus de choses qu’elle ne le disait. Et ce qui nous avait aussi poussé à accélérer son hospitalisation c’est que un jour la voisine m’avait appelée et m’avait dit : elle a été trouvée à 2 heures du matin dans le centre de C. (sa commune) en chemise de nuit. Il y avait eu une très forte tempête et elle avait pris peur et elle avait eu tellement peur qu’elle était sortie en chemise de nuit et c’est la police qui l’a trouvée. Quand on a discuté avec elle, on a bien vu que ce n’était pas un moment de… on a bien senti la panique chez elle, la peur parce qu’elle n’a même pas pensé à se protéger avec un imperméable, un parapluie ou quoi que ce soit. On a senti que c’était vraiment un moment de panique et quand on en discutait avec elle, elle n’habitait pas loin du centre de C. et en fait elle cherchait le commissariat…. C’était cohérent. Même si elle était sortie en chemise de nuit, ce qui était chez une femme pudique plutôt exceptionnel. Ceci prouve bien la peur qu’elle avait eue. Et quand on a visité sa maison, on n’était jamais monté à l’étage… Effectivement les tuiles s’étaient envolées et il y avait un pan de mur où on voyait le ciel. Donc, je comprends qu’elle ait eu peur. C’était vrai. Ce n’était pas du tout parano.
P : Ginette, est-ce que vous seriez aussi en train de me dire que – si de tête comme ça, je ramène vos années de formation vers les années 67, aujourd’hui on est en 2007, donc on ne va pas faire de grand calcul, on va parler de 4 décennies environ – vous êtes bien en train de me dire qu’après plus de 35 ans de psychiatrie, même s’il y a eu un espace libre, un intervalle d’une dizaine d’années, on peut, dans l’accompagnement d’une patiente – qui est à la fois comme vous l’avez dit professionnel mais cela allait aussi au-delà du professionnalisme – par un évènement marquant comme celui-là – c'est-à-dire le décès d’une de vos patientes - une infirmière ou un infirmier peut, encore et toujours, ressentir une douleur importante 3 ou 4 ans après un évènement douloureux. Un évènement qui continue d’être douloureux.
G : Oui, très sincèrement : oui. Oui, tout a fait. Très sincèrement, parce que des décès j’en ai connu malheureusement beaucoup ; beaucoup qui m’ont touché sur le moment parce que certains étaient assez spectaculaires. Je vous ai parlé une fois d’une patiente qu’on a retrouvé dévorer par ses chiens. C’est assez spectaculaire quand même. Ca m’a touché parce qu’on se remet en question sur le plan de l’isolement. Jamais je ne me suis sentie « responsable en quoi que ce soit ». Ca m’a touchée et puis malheureusement, j’ai envie de dire, ça faisait un peu parti aussi des faits divers qu’on peut entendre à la télé ou lire dans les journaux. Sauf qu’on est confronté en direct, mais ça ne m’a pas touchée sur le plan humain, à ce point là. Cette situation là, cette dernière personne m’a beaucoup plus touchée que les cas extrêmement spectaculaires, beaucoup plus.
P : Est-ce que, là on sort un peu de ce que j’essaie de chercher, l’hypothèse d’une accumulation de moments de soins difficiles pourrait faire qu’à un moment, un Xième moment de soins difficile, par forcément plus difficile que les autres, fasse que l’on franchit un seuil en quelque sorte. Depuis quelques années, je raisonne sur ça, j’essaie d’y réfléchir, je ne retrouve pas forcément beaucoup d’échos. Mais au même titre que les cellules musculaires ont un seuil d’excitation… on a un seuil pour supporter un poids… Plus le temps passe, plus je me pose la question d’un éventuel seuil que je qualifierai de soignant et plutôt paramédical parce que c’est notre domaine. Est-ce qu’il n’y a pas la récurrence (de moments de soins difficiles qui joue un rôle) ? Je ne parle pas de la goutte d’eau qui fait déborder le vase parce que la réponse est un peu triviale, mais… ?
G : Pour moi la réponse est claire : C’est non. Pour moi, c’est non. Parce que à chaque cas difficile, à l’époque on n’appelait pas cela le débriefing, on le faisait sans le savoir, c'est-à-dire qu’on en parlait beaucoup entre collègues, déjà entre nous. Et parfois, on avait besoin de l’aide d’un médecin. Sans lui dire on a besoin de votre aide, on lui disait voilà ce qui vient d’arriver, voilà ce qu’on apprend et on en parlait avec le médecin, voire plusieurs médecins, même d’ailleurs. Non, j’ai toujours retrouvé ma sérénité, j’ai toujours retrouvé ma confiance en moi, mon assurance dans mes soins. Non, franchement non. C’est vraiment cette personne là qui m’a le plus interrogée. Voilà. Peut-être parce que je n’ai pas pu en reparler avec elle ? Peut-être parce que je n’ai pas pu en reparler avec cette infirmière non plus, qui ne mesurait pas les choses comme moi. Elle l’a pris comme un cas banal. D’ailleurs pour la petite histoire, elle était dans les autres morts aussi donc… Non, ce n’est pas une accumulation pour moi, pas du tout.
P : Mais quand vous me dites aujourd’hui, cela continue d’être récurrent. Cette récurrence là, on peut un petit peu la qualifier. Est-ce que en 2004 ce souvenir était quotidien ? Hebdomadaire ? Est-ce que aujourd’hui, il est hebdomadaire ou mensuel ?
G : Aujourd’hui, il surgit quand quelque chose fait résonance, c'est-à-dire (quand j’entends) un homonyme. Malheureusement dans les patients, elle a un homonyme. Et quand j’entends ce nom, évidemment… Il m’arrive malheureusement de passer souvent devant chez elle. Donc effectivement, ça remue des souvenirs. J’ai malheureusement entre temps une patiente qui était une de ses voisines, qui m’en parle souvent. Qui a demandé à me voir parce qu’elle savait comment j’étais proche de cette dame et qui me dit : je ne peux pas raconter ma vie à des jeunes. J’ai envie de la raconter à une femme d’un certain age, en l’occurrence, c’est vous. Et puis parfois, sans rien du tout comme ça… une chanson, par exemple, une chanson qu’elle chantait. Voilà, quelque chose comme ça... Ce n’est pas… Ca peut être… Au début c’était assez souvent, maintenant, ça l’est moins. Mais ça peut être une fois tous les 2 mois comme ça peut être 2 fois dans la même journée, selon les facteurs déclenchant les souvenirs.
P : Est-ce que vous pensez, G, que ce vous vivez ou ce que vous avez vécu avec cette patiente de douloureux… Est-ce que vous pensez que c’est ça ou aussi ça ou beaucoup ça le cœur de notre métier ? Ou le cœur de ce qui est à supporter ou à vivre dans notre métier ? Et est-ce que vous pensez – puisque c’est ça aussi que je cherche – qu’au fond, ailleurs et autrement, chacun d’entre nous vit quelque chose qui est du même ordre, éventuellement plus intense, éventuellement moins intense ? Je laisserai là la question ouverte.
G : J’ai envie de dire, P, les 2. Parce que ailleurs certainement, mais c’est aussi le cœur de notre métier. C’est aussi au cœur de notre métier. Ah oui. Absolument.
P : Moi, il me semble que c’est le cœur et il me semble que c’est justement non connu.
G : Oui, tout à fait… Bon moi, j’ai travaillé, j’étais jeune bien sûr, évidemment, je ne voyais pas les choses de la même façon. Mais quand vous travaillez, par exemple dans cette usine anglaise, où on faisait les jouets, je n’avais pas ce rapport humain… Même si j’apprenais que la voisine avait un enfant très malade, même si j’apprenais que le mari d’une autre était décédé, on n’est pas confronté comme ça. Vous ne prenez pas sur vous cette peine. Vous ne la prenez pas en pleine poire. Ce n’est pas pareil. On dit « Oh la pauvre, elle n’a pas de chance » ou « Oh le pauvre et ci et ça »… Mais nous, on est au cœur. C’est au cœur de notre profession. Même si dans les autres cas, le temps a fait que… et puis aussi cette possibilité d’en parler, alors on évacue ça. C’est vrai que quand il y a un suicide dans un service, on est à plusieurs à le partager, même si on est sur le créneau horaire où ça se passe. On est quand même plusieurs à le partager, on peut en parler. Et là, je me suis sentie en ligne directe avec cette personne étant donné qu’elle n’était plus vue par le médecin psychiatre, elle n’était vue qu’une fois par mois par un médecin généraliste. J’étais en ligne directe avec elle, mais sur le plan professionnel, sur le plan humain, pas dans le soin, même si d’aller la voir et de discuter avec elle, c’était aussi du soin. Mais je veux dire pas comme une personne psychotique ou voilà… Donc oui, c’est au cœur de notre métier. (Silence). Il est clair, par exemple, qu’un patient qui va passer dans un service et qui va y rester 15 jours, même si on crée des liens avec lui, ce n’est pas le même lien. On ne va pas forcément parler de sa famille. On ne va pas forcément lui poser des questions sur ses enfants, sur son métier. C’est différent, en psy, on crée un lien. Où d’ailleurs, il est très difficile de ne pas se livrer soi. Moi, j’ai toujours essayé de protéger, je ne parle pas de ma vie privée au patient, même quand il me pose des questions. A cette dame, plus ou moins, oui. Parce quand je lui disais : je ne viendrai pas pendant une semaine / Ah bon. Qu’est-ce qui se passe ? Vous partez en vacances ? Donc, je me livrai. Je lui disais : oui, je viens d’être grand-mère, je pars 8 jours en Angleterre. Voilà. « Ah ! Mais quelle joie ! Quelle chance… » Ce qu’on ne fait pas quand on a un patient qui vient se faire opérer d’une appendicite ou… On va plutôt chercher à le faire parler lui… Ce n’est pas un renvoi, ce n’est pas un échange.
P : Donc, là, Ginette, on a parlé d’un moment extrêmement douloureux. J’aimerai aborder 2 ou 3 autres choses, que ce soit aujourd’hui ou une autre fois…

Le 02 décembre 2007

Témoignage de Philippe (Inédit par rapport au livre) et publié sur infirmiers.com (19-11-2007)

http://www.infirmiers.com/inf/etranger/mission-humanitaire-somalie.php

Depuis plusieurs mois, je vous appelle à témoigner car je pense qu’il est de notre devoir de soignant de construire ainsi notre mémoire collective afin de mieux accompagner celles et ceux qui vivent les soins au quotidien ou qui s’y destinent.

C’est dans ce cadre que je vous propose ce témoignage :

Mission humanitaire, 1981, Somalie, Camp de réfugiés, Bourdoubo A

La journée commence. Il fait beau. Je viens de me lever et un traducteur m’informe qu’il y a eu de l’activité cette nuit. Je n’aperçois pas mes quatre collègues de mission (un médecin, une laborantine et deux infirmières). Peut-être sont-ils encore sur le mini hôpital (Qui comprend une salle de soins, une pièce d’hospitalisation, une petite réserve). Peut-être viennent-ils de se recoucher s’ils ont- en tout ou partie - travaillé cette nuit.
Je parcours les 100 mètres qui me séparent du dispensaire. Tout est calme, apaisé. L’aube reposante de l’équateur dispense sa sérénité. Nur, ce jeune infirmier somalien formé par les générations humanitaires précédentes et par nous-même, ne vient pas au devant de moi comme c’est l’habitude. J’entre dans notre salle de soins qui nous sert de consultation, de salle de pansements et de salle de chirurgie au besoin.
Effectivement, ce n’était pas dans cet état hier soir. La salle n’est pas rangée. Il y a juste devant moi, sur une table, une bassine en fer étamé, qui nous sert parfois de « poubelle à pansement », remplie.
Le contenu est troublant. Il y a quelques compresses, plus ou moins sanglantes, quelques pansements « américains » souillés, des traces de sang et de liquide –sans doute - amniotique au fond de la bassine, et un placenta. Et sur le grand rebord arrondi en fer, hors des déchets, incliné, la tête vers le bas, les jambes vers le haut, pendantes vers l’extérieur, gît un fœtus.
- Sa morphologie peut surprendre mais elle ne m’est pas inconnue. Cela fait plusieurs mois, en France, que je participe à la prise en charge de prématurés qui lui ressemblent, dans une unité de réanimation néonatale. J’ai même choisi, il y a deux ans, de travailler en pédiatrie pour acquérir des connaissances et des compétences spécifiques qui je l’espère me seront particulièrement utiles, aujourd’hui dans ce pays en voie de développement.-
C’est donc un accouchement qu’il y a eu cette nuit, dans cette salle. Nous intervenons assez rarement pour les accouchements. Premièrement, parce qu’il y a peu de couples. En effet, ce camp ouvert, de plusieurs milliers de réfugiés, se compose essentiellement de femmes, d’enfants et de vieillards. Presque tous les hommes valides ont été enrôlés pour combattre. Deuxièmement, parce qu’une dénutrition majeure règne sur le camp, créant un contexte très défavorable à une grossesse. Enfin, troisièmement, parce qu’il existe parmi toutes ces femmes des « femmes accoucheuses ». Ce n’est donc que dans les cas extrêmes que les parturientes viennent pour accoucher ou pour « finir d’accoucher » dans notre structure.

Puisque je suis là, ma participation à ce travail de nuit sera au moins de ranger la salle. Peu importe le déroulement, il faut maintenant m’occuper de la bassine… Et… il me semble que ce fœtus n’est pas mort. Il « gaspe ». Est-ce du à un réflexe post-mortem parce que j’ai bougé la bassine ou est-ce parce qu’il a bougé dans cette position instable ? Non, il recommence. En fait, il évacue par spasme le liquide amniotique qu’il a inhalé. Ce fœtus laissé pour mort est vivant. Ce nouveau-né est vivant. Il est « simplement » noyé et sa position transversale, déclive, les pieds en l’air, la tête vers le bas, orientée vers le centre de la bassine draine le liquide amniotique qu’il a inhalé vers sa bouche. A chaque soubresaut, il en expectore un peu. Mon « coup » de stéthoscope ne changera pas grand-chose… Il oscille, seul, entre l’arrêt cardiorespiratoire et la vie. Je l’emmaillote dans quelque chose, mon tee-shirt peut-être et je l’emmène vers mes collègues, pour prendre conseil.

Le premier staff est en route. Il ne donnera rien. Il nous faut chacun réfléchir à la situation et accomplir notre matinée de travail. Nous verrons un peu plus tard, en fin de matinée ou cet après-midi. La question est entière puisque la maman n’est plus, elle n’a pas survécu.
Avant d’aller « superviser » le centre de réalimentation dont j’ai la responsabilité, je lave cette petite fille. Je l’enveloppe dans du linge. Une petite boite lui servira de lit. Nous avons décidé de ne pas l’alimenter ce matin. Elle a peut-être encore du liquide amniotique à expectorer. Elle est très faible. Et bien que nous soyons dans un des pays les plus chauds au monde, sa température est basse. Elle ne décolle pas des 35°C. Son poids est d’environ 1200g. Je la confie à Nur, dans le petit hôpital.
Plus tard, dans la journée, il nous faudra trancher, si elle vit encore…

Est-ce une prématurée ? Est-ce un très petit poids arrivé à terme ? Les deux ?
Pour ma part, sa morphologie m’oblige à pencher pour une réelle prématurité qui se double peut-être d’un petit poids lié aux conditions extrêmes de dénutrition de toute la population du camp.

J’ai la capacité technique de perfuser cette enfant mais nous n’avons pas une réelle connaissance des apports qu’il lui faudrait. Nous ne possédons pas les nutriments spécifiques nécessaires à son alimentation parentérale. Et nous n’avons pas un stock de perfusion suffisant pour tenir plusieurs semaines. Car même si les quantités sont minimes, les perfusions entamées devront être changées régulièrement. Nous décidons donc de ne pas la perfuser à long terme. Je suis seulement chargé de lui administrer quelques millilitres de glucose…

Si nous réussissons à la garder en vie, ce qui est fort peu probable, que deviendra-t-elle ? Sera-t-il possible de la faire élever par quelqu’un du camp. Peut-être ? Mais est-ce vivre que d’être dans ce camp, qui plus est sans famille, sans sa mère ? Est-ce à nous de décider ? Et si nous ne décidons pas, qui décidera ?
De toute façon, elle pourrait rester auprès des personnels humanitaires pendant un certain temps, voire même des années, le temps de la mission. Mais est-ce une vie pour une enfant de devenir la mascotte d’une équipe soignante, équipe dans laquelle les médecins et les infirmier(e)s changent tous les six à huit mois ?
Depuis quelques années, je tiens volontiers comme discours qu’il est préférable d’adopter des enfants plutôt que d’en faire soi-même puisqu’il y a un grand nombre d’orphelins sur cette terre. Mais il est vrai, aussi, que je n’ai pas encore rencontré une femme avec qui je souhaite faire ma vie et avoir des enfants… S’il le faut, je l’adopterai. Mais est-ce possible ?

De toute façon, on n’en est pas là. Il faut d’abord qu’elle survive. Nous avons décidé aussi que dans les centres de réalimentation, nous n’utiliserions pas de biberon, car ce n’est pas dans la culture et la tradition somalienne. Ce n’est pas non plus dans leur possibilité, à court ou à moyen terme. Nous ne devons les accompagner que dans des techniques qui peuvent perdurer et nous perdurer. Nettoyer les biberons, stériliser les biberons, s’approvisionner en lait maternisé, tout cela est actuellement impossible pour eux. Cependant, nous disposons de biberons, j’en ai vu dans la réserve lors d’un de mes rangements. Nous avons aussi de l’eau filtrée, un produit décontaminant. Nous avons de grande quantité de lait en poudre demi écrémé. Je peux alimenter cette enfant. Enfin, je peux essayer d’alimenter cette enfant. Je commencerai par de l’eau sucré…

Les propositions fusent dans l’équipe. Il faudrait la faire alimenter par une maman somalienne. Nous avons les moyens de rétribuer ce service. Mais il n’y a pas de maman somalienne susceptible de nourrir 2 bébés, le sien et un autre. Elles n’arrivent pas à nourrir leurs propres enfants. Leurs seins sont vides, plats, décharnés. Les enfants se calment en tétant mais ils ne s’alimentent pas vraiment. Ils sont eux aussi décharnés.

Que faut-il faire ?
Faut-il faire survivre cette enfant et s’interroger ensuite sur son avenir ?
Ou faut-il s’interroger sur son avenir et en fonction prendre notre décision de soin ?
Le vrai débat est là.
Cependant, là, maintenant, on fait quoi ? Il y a urgence à faire ou ne pas faire. D’autant que « ne pas » c’est ne pas faire et ne pas faire, c’est la laisser mourir.

On a décidé de ne pas la perfuser. On sait qu’il n’y a pas de maman susceptible de l’allaiter. Mais, je le répète : on a de l’eau, du sucre, du lait en poudre demi écrémé. On peut changer les bouts de drap ou de chiffon qui lui serviront de couches autant que nécessaire et les laver ou les faire laver… Il faut juste qu’elle tête… Et ça, je sais faire téter les bébés. Je n’ai pas fait que de la réanimation néonatale, j’ai fait aussi de la pédiatrie, plusieurs mois chez les tout petits, les nouveaux nés. Je me rappelle les « 6 à 8 repas » par jour, autant de changes... Je passais la moitié de la journée à faire cela.
Je sais faire. Il faut juste que tu têtes. Je vais « tout » essayer avec le biberon, juste avec la tétine, en ouvrant la tétine plus largement pour que cela demande moins d’effort. Je vais même un peu appuyer sur la tétine et prendre le risque – inadmissible - de la fausse route. Mais rien n’y fait. Tu ne têtes pas. Tu es trop fatiguée. Tu es trop petite. Tu n’as peut-être pas encore acquis le réflexe de succion. Tu as toujours froid. Tu ne régules pas non plus ta température.
Bien sûr, si tu étais en France, dans une réanimation que je connais bien, tu n’aurais pas eu qu’un «peu d’infirmier ». Mais c’est toute la puissance hospitalière qui serait tombée à tes genoux. Tu aurais connu de vrais réanimateurs. On t’aurait mis en incubateur pour mieux réguler ta température. On t’aurait posé un cathéter ombilical ou central pour t’alimenter par voie parentérale jusqu’à ce que tu aies envie de téter. Tu aurais même peut-être croisé un infirmier dans cet univers soignant féminin : un Philippe… Ta maman, différemment suivie et prise en charge serait venue te voir tous les jours et ton papa, jamais parti au front, jamais parti à la guerre, te regarderait, subjugué par tout ce que tu représentes pour lui.

Mais tu n’as pas tété. Tu ne t’es pas réchauffée. Tu n’as voulu choisir entre le camp de réfugiés, ce camp de morts en sursis, et une trop hypothétique adoption. Tu es partie le lendemain vers cette cinquième saison, me laissant seul vivre et revivre les autres. Avant de te remettre entre les mains de Nur pour que l’on t’enterre dans la tradition somalienne, j’ai pensé que tes parents auraient souhaité te « faire entrer dans la Communauté musulmane », alors j’ai prié quelques secondes le seul Dieu que je connaisse, le Dieu chrétien de mon enfance, en imaginant que s’il existait un Dieu, on pouvait au moins espérer qu’il soit le Dieu de toutes les religions passées, présentes et à venir. Car pour nous les hommes, qui n’avons rien pu faire pour toi ici et maintenant, cela réconforte certains d’entre nous de penser que peut-être ailleurs et plus tard…

J’avais déjà découvert, en quelques semaines, que ce fameux « amour maternel » à priori universel pouvait être très différent d’une culture à l’autre.
J’avais compris, jusque dans mes mains, que la survie journalière d’un enfant coûtait 3000 francs en France et qu’elle valait juste 1 franc ici, en Somalie.

Ces deux jours avec toi restent une éternité. Ils m’ont ouvert sur le questionnement des priorités :
Faut-il faire survivre un enfant, maintenant, et s’interroger sur son avenir, ensuite ?
Ou faut-il s’interroger sur son avenir, maintenant, et en fonction peser sur la décision de soin ?

Dans l’attente de vous lire à mon tour, je vous remercie.


Pour affiner le contexte, se référer à… GAURIER P. Somalie. In : GAURIER P. Etre infirmer aujourd’hui. Paris : Les éditions Ellébore, 2006, pp. 19-55.
LAROUSSE. Dictionnaire de poche English French. Paris. Editions LAROUSSE – BORDAS, 1999, p. 136 : To gasp : Haleter


Philippe Gaurier
Infirmier.philippe@wanadoo.fr  
www.etre-infirmier-aujourdhui.com  

Le 03 décembre 2007

Avec l'accord de l'auteur Gwénaëlle LOUIS-WAGNER et d'Infirmiers.com , je vous propose un lien vers un très beau témoignage de stage en milieu carcéral:

http://www.infirmiers.com/etud/formation/temoignage-stage-prison.php

Le 03 mars 2008  

Ce moment de soins a lieu en 1978 dans le service de réanimation neurochirurgicale d’un CHU.
Infirmière depuis 1 an c’est mon premier poste et j’ai choisi cette spécialité. Le travail me plait tant au plan technique que relationnel .
Sont soignés dans le service depuis plusieurs mois 2 frères jumeaux âgés de 25 ou 26 ans atteints d’une même tumeur cancéreuse du cervelet. Le diagnostic est sombre et l’évolution fatale. Les patients et leur famille, parents et épouse de Roland (Didier est célibataire) connaissent le diagnostic et le pronostic. C’est une famille très unie et très présente.
L’ évolution est quasi simultanée chez les 2 frères : apparition des premiers symptômes, signes d’aggravation, …
Un des 2 jumeaux (Roland) a subi une intervention dont l’objectif n’est pas d’enlever complètement la tumeur mais de tenter d’en diminuer provisoirement les effets secondaires.
L’intervention s’est bien passée, son frère (Didier) comme toute la famille a été très présent. Des liens relationnels forts existent entre cette famille et l’équipe soignante médicale et paramédicale.
Didier est hospitalisé pour subir, à son tour, une intervention.
Il a été opéré il y a environ 1 semaine et après 72 heures de soins intensifs son état s’est stabilisé. Il est conscient, n’a pas de déficit surajouté, est autonome sur le plan respiratoire et a pu être sevré et extubé rapidement.
Comme tous les après-midi un membre de sa famille est présent pendant les heures de visite autorisées. Son père présent ce jour me prévient qu’il quitte le service vers 17h30 et que Didier va bien.
Environ un quart d’heure plus tard, l’alarme du scope sonne. Arrêt cardio-respiratoire. Malgré les efforts déployés immédiatement il est impossible de réanimer Didier qui vient visiblement de faire un engagement massif.
Je dois appeler la famille pour leur demander de revenir dans le service et à leur arrivée leur annoncer le décès de Didier.
La réaction de la famille est pleine de douleur et de dignité.
Je les accompagne dans la chambre et nous pleurons ensemble auprès de Didier. C’est la première fois que je m’autorise à pleurer avec une famille mais cela me semble naturel et adapté.
Nous décidons de la manière dont nous allons habiller Didier après sa toilette mortuaire. Le père choisi un pull marin bleu marine et s’adressant à son fils décédé lui dit « nous allons te mettre ce pull que tu aimais bien et qui j’espère t’empêchera d’avoir trop froid dans ton dernier voyage ».
L’intensité émotionnelle de cette situation de soin a représenté un temps fort de ma carrière et un temps fort de ma vie fait de partage, d’amour et de respect.

C. 


Le 27 mars 2008

Bonjour, en me rendant sur infirmiers.com, je suis tombée sur vos articles qui m'ont réellement interpellée... Je suis diplômée depuis 2002 et je n'ai fait que de l'intérim. Je suis rentrée a l'IFSI après être passée quelques années en fac, le temps de trouver une réponse a la question que tout le monde me posait: alors : Qu'est ce que tu veux faire plus tard?
Il a fallu que je frôle la dépression (un an de psychothérapie sans nécessité de traitement médicamenteux) pour savoir que je voulais soutenir les autres, les soigner, prendre soin d'eux et surtout que j'en étais capable.
De ma première inscription à un concours d'entrée dans un IFSI à ma dernière journée de travail (avant-hier), une foule de situations qui m'ont révoltée, émue, désespérée... me viennent à l'esprit. Je ne vais pas toutes les énumérer, elles n'en valent peut-être pas la peine, mais je tenais a vous faire part d'une d'entre elles: c'était quand j'étais en deuxième année, en stage de médecine dans l'hôpital de cette ville de 40000 habitants.
Vers 13h15, au beau milieu des transmissions orales, le service des Urgences nous transfère un jeune homme de 20 ans, malheureusement pour lui grand psychotique. Celui-ci était solidement attaché au brancard, les IDE et les AS présentes (donc un bon nombre, équipe du matin + équipe d'après-midi) se ruent vers lui, alertées par ses hurlements. Elles le dirigent vers la seule chambre de libre, le transfèrent sur le lit, l'attachent rapidement et referment la porte... ce qui a pour résultat de le faire encore plus crier. Je décide de rentrer dans sa chambre pour tenter de l'apaiser. Une infirmière me rappelle que les transmissions ne sont pas finies... donc je la suis.
Là, on lit la fiche de liaison de ce jeune "fou" et on s'aperçoit qu'il faut le sonder. Toute l'équipe peste contre le service des Urgences qui "aurait pu le faire". Cela aurait évité "de déranger les pauvres autres malades qui ont besoin de tranquillité" (A ce moment-là, je me suis demandée qui avait le plus besoin de tranquillité).
A la fin des transmissions, une IDE prend le matériel pour le sondage urinaire. Une autre pour le prélèvement sanguin prescrit et elles demandent au reste de l'équipe de venir pour maintenir le jeune homme. Elles étaient 6. Elles ne lui ont pas adressé la parole. Elles se sont jetées sur lui, chacune immobilisant une partie de son corps. Le jeune ne cessait d'hurler et tentait de les mordre.
Quand j'ai caressé son front et que j'ai commencé à lui chuchoter à l'oreille des mots pour le calmer (lui parler de sa MAS, de ses éducateurs...), elles m'ont expliquée que cela ne servirait à rien puisqu'il ne comprenait rien… Mais que je verrai bien avec l'expérience...
Elles ont posé la sonde et sont parties sans prendre la peine de clamper cette sonde régulièrement le temps de l'évacuation du globe, mais en me souhaitant une bonne fin de journée (Je devais normalement quitter le service à ce moment). J'ai décidé de rester un peu près de lui, au moins jusqu'à ce qu'une personne du service passe le voir... J'ai du attendre 1h30. Je lui ai parlé doucement. Je lui ai caressé le front. J'ai plus ou moins réussi à le calmer, et je suis partie quand un AS est entré.
Chez moi, je me suis mise a pleurer, j'étais écœurée de ce que j'avais vu. J'ai essayé de trouver des explications qui me n'ont pas convaincue et je me suis jurée que jamais je ne deviendrai ce genre de professionnelles. Elles m'avaient parue inhumaines.
Jusqu'à la fin du stage, je me suis sentie mal à l'aise. J'avais peur de prendre des initiatives, de poser des questions qui auraient pu donner l'idée que je remettais en cause leurs pratiques professionnelles alors que je cherchais juste à comprendre. A plusieurs moments, j'étais aux bords des larmes tellement je ne me sentais pas à ma place... Et pour couronner le tout, j'ai eu une mauvaise note de stage (Je ne sais plus exactement mais peu importe aujourd'hui) avec une appréciation désastreuse. Je n'étais pas professionnelle. Je m'impliquais trop. Je ne savais pas m'adapter au service. Je n'avais pas l'esprit d'équipe. Je ne prenais pas d'initiative et le pire, je pouvais être dangereuse pour l'équilibre psychologique des patients. Cette dernière remarque n'a pas été écrite pour "ne pas me pénaliser", dixit la formatrice qui a voulu me rencontrer quand elle a reçu un appel du cadre du service.
Heureusement, j'avais une monitrice extraordinaire qui a su trouver les mots pour que je n'abandonne pas. J'aime mon métier même si parfois je voudrais tout laisser tomber.
Pour moi le plus dur, contrairement à ce que la société peut penser, ce n'est pas de voir des personnes affaiblies, de côtoyer la vieillesse, son corps et sa solitude, d'être confronté à la mort (J'ai travaillé essentiellement dans des maisons de retraite, en soins palliatifs, et en soins de suite et de réadaptation, toujours en intérim par contre, par peur de m'installer dans une routine certainement), le plus dur, enfin une des choses les plus difficiles, c'est de faire semblant que tout va bien. C'est de faire croire que tout glisse sur nous sans nous atteindre.
Quand j'ose dire mes émotions, on me répond que je ne suis pas faite pour ce métier ou encore on s'hasarde à me conseiller d'aller voir un psychologue. Quand j'en parle à des collègues (Le plus souvent plus expérimentés que moi) rares sont ceux qui se livrent également. Ils préfèrent me dire qu'avec les années, on trouve de plus en plus facilement la limite à ne pas franchir dans la relation soignant-soigné... En effet, il y a des choses à améliorer dans la formation initiale pour qu'enfin on n'entende plus d'infirmière dire à un étudiant qu'il devra se blinder s'il veut être infirmier...
Bon, je vais m'arrêter là. Je pense que j'ai déjà été assez longue. En tout cas merci du temps que vous consacrez à défendre notre belle profession.
Avant que je vous quitte, encore une remarque qui laisse rêveur : Il y a un peu plus d'un an, une directrice de maison de retraite m'a dit sérieusement qu'elle regrettait le temps où les infirmières étaient en jupe et en cornette... Faut-il en rire ou en pleurer ?

E.


Le  ... (Ca, c'est l'ébauche de votre futur témoignage... à bientôt)